Le meurtre de l’image : oublier sa propre désincarnation
« On dit que le réel disparaît sous la profusion des images, mais on oublie que l’image elle-même disparaît sous le coup de la réalité. La violence qu’exerce l’image est largement compensée par la violence faite à l’image: son exploitation à fin de documentation, de témoignage, de message, sa production à des fins morales, pédagogiques, politiques, publicitaires Images vassales de tous les dispositifs idéologiques, et qui témoignent d’un désaveu profond du réel, en même temps que d’un désaveu de l’image, assignée à représenter ce qui ne veut pas l’être, assignée au viol du réel par effraction. Tel est le meurtre de l’image, sous le coup de ce qui est inutilement visible et chargé de sens, sans nécessité, sans secret et sans désir, de tout ce qui usurpe l’espace si rare et si précieux des apparences. La photo, c’est aussi le clin d’œil de la mort dans l’histoire de Samarkande. Celui du rendez-vous raté avec la réalité, par préférence peut-être pour l’image elle-même. Ne préférons-nous pas n’importe quel univers parallèle à l’univers réel ? N’importe quelle double vie à celle qui nous est donnée? L’image est un univers à deux dimensions. Elle a son entière perfection en elle-même et ne manque nullement d’une troisième. C’est au contraire, cette dimension de moins qui fait son charme et son génie propre. Faire d’un projet une image, c’est lui ôter toutes ses dimensions une à une: le poids, le relief , le parfum, la profondeur, le temps, la continuité et bien sur, le sens. C’est au prix de cette désincarnation que l’image prend cette puissance de fascination, qu’elle devient médium de l’objectalité pure, et d’une séduction plus subtile. Rajouter toutes ces dimensions une à une, le relief, le mouvement, l’émotion, l’idée, le sens et le désir, pour faire mieux, pour faire plus réel, c’est à dire mieux simulé, est un contresens total et une violence faite à l’image. Il faut donc soustraire, toujours soustraire pour retrouver l’image à l’état pur. La soustraction fait apparaître l’essentiel, à savoir que l’image est plus importante que ce dont elle parle, tout comme le langage est plus important que ce qu’il signifie.»
Autoportraits - Jean Baudrillard (site : photographie.com)